Électro finance
15 juin 2009 Par Colette Harvey, conseillère principale en finance socialement responsable, planificatrice financière et représentante en épargne collective pour Desjardins, Cabinet des services financiers incQuand on regarde les représentations graphiques des différents indices boursiers, on remarque que les diagrammes en dents de scie ont plongé sous la barre des valeurs atteintes il y a plusieurs années et qu'ils remontent péniblement la pente. Force nous est de constater que l'électrocardiogramme financier mondial révèle un patient en très mauvaise santé.
Dans la course à la croissance et aux rendements à tout prix, le tracé emprunté par le capitalo-cycliste a été de plus en plus déréglementé. Peu importe par où il passe, où il laisse les déchets, qui il écarte, l'important, c'est le rendement !
Le marché-entraîneur est exigeant, voire intransigeant. Pour assurer sa place au soleil, notre capitalo-cycliste a donc englouti des stéroïdes de manière à atteindre toujours des sommets inégalés. Il a aussi mangé trop riche, le pauvre. Considéré comme une dépense et non un investissement, son salaire a été réglementé, mais – qui s'en étonnera ? – pas celui du propriétaire de l'équipe. On lui a vendu, à crédit, un vélo garanti ultrasécuritaire et ultraperformant… mais dont le siège a été fabriqué avec des matières toxiques hautement cancérigènes. De cette façon, assis sur un volcan, pour ainsi dire, notre athlète a été profondément atteint dans ses fondements, si vous me permettez le jeu de mots !
Inévitablement, notre coureur dégringole du podium. Il regarde à droite et à gauche et se demande qui a bien pu le piéger, mais surtout qui voudra bien racheter son équipe. Les commanditaires se font rares et le prix à payer est collectif. Électrochoc total !
Économico-finance
La course au rendement se transforme en recherche effrénée du ou des coupables. Assurément, il y en a plusieurs : le cycliste-surconsommateur, qui surcharge ses cartes de crédit ; les publicitaires et faiseurs d'image, qui engendrent le désir ; les banquiers, qui prêtent à tout vent ; les conseillers financiers, qui ont vendu des produits opaques ; les caisses de retraite, qui ont voulu profiter de rendements supplémentaires en achetant des produits financiers conçus par des financiers artistes de la complexité ; les agences de notation, qui n'ont pas su coter le risque sous-jacent de ces produits ; les grands patrons, qui se font payer une rémunération excessive ; les institutions financières et les États, qui ont déréglementé les systèmes bancaires pour laisser place au libre marché. Finalement, les ultimes coupables seraient le système, le capitalisme, Dieu et l'autre aussi.
La culpabilité est un plat qui se mange froid et se digère assez mal. Bien qu'elle soit parfois contraignante, la responsabilité collective ou individuelle engendre sa contrepartie : si nous avons tous une part de responsabilité, nous avons tous aussi une part de solution. Les causes de ce dérapage sont multiples, les solutions devront donc l'être également.
Socio-finance
S'il y a un effet positif à toute cette débandade, c'est la prise de conscience qu'elle suscite sur la financiarisation de notre économie et l'éclairage qu'elle jette sur les initiatives citoyennes porteuses de changement.
À la surconsommation, il faut accoler l'éducation, notamment celle des jeunes, qui sont de plus en plus utilisateurs de cartes de crédit dont ils ne paient souvent que le montant minimum requis. Si consommer moins est nécessaire, il faut éduquer aussi. À cet égard, soulignons l'apport incontestable de groupes comme Option consommateurs et les Associations coopératives d'économie familiale (ACEF), mises en place au Québec par André Laurin dans les années 1960 pour faire contrepoids aux prêteurs usuraires et à l'ignorance du consommateur en matière de finance.
Au réflexe du « pas dans ma cour », d'autres répliquent par l'éducation à une citoyenneté responsable dans nos écoles. C'est ainsi qu'une initiative du mouvement syndical enseignant et de l'une de ses membres, Monique Fitz-Back, a permis en 1993 l'émergence du Mouvement EVB : les Établissements verts Brundtland au Québec. Plus de 900 établissements d'enseignement partagent maintenant de nombreux programmes éducatifs sur la solidarité, la démocratie, l'écologie et le pacifisme. Les enfants, comme toujours, en apprennent aux parents !
Au désir de payer le plus bas prix possible, répondons en osant reconnaître les coûts environnementaux non comptabilisés dans la production de produits alimentaires qui parcourent des milliers de kilomètres avant d'arriver dans notre assiette. Adoptons un fermier de famille, comme le préconise Équiterre dans son programme d'agriculture soutenue par la communauté, lequel s'implante peu à peu dans des Centres de la petite enfance au Québec.
À nos attentes de rendement pour nos caisses de retraite ou nos épargnes, ajoutons nos questions aux grandes entreprises sur le coût social et environnemental ainsi que sur la durabilité des emplois généreusement créés par des mines à ciel ouvert, par exemple. Au printemps 2009, plusieurs propositions ont été déposées aux assemblées d'actionnaires de Barrick Gold, Banque Royale, Power Corporation, Enbridge, Reitmans, etc. Ces propositions portaient sur les changements climatiques, le respect des droits de l'homme, le respect des droits des peuples autochtones et la rémunération des dirigeants.
À nos sociétés de caisses de retraite, nos gestionnaires de fonds communs de placement* et aux fondations auxquelles nous contribuons, posons des questions sur l'existence d'une politique concernant l'investissement responsable ou l'exercice des droits de vote sur des enjeux sociaux et environnementaux.
À nos épargnes individuelles, continuons d'ajouter la modeste, mais toujours progressive proportion de produits financiers socialement responsables. Nous aurons ainsi le plaisir de participer soit à une économie solidaire, soit au mouvement d'engagement des actionnaires auprès des entreprises cotées en Bourse.
À la morosité politique, réagissons en votant pour des gouvernements qui osent réglementer les pratiques financières et mettent en place des programmes sociaux permettant un plus juste partage de la richesse. Aux États-Unis, les politiques sociales mises en place par le New Deal des années 1930 ont permis l'émergence d'une forte classe moyenne. Grâce à des politiques salariales avantageuses, les consommateurs ont eu les moyens de consommer normalement et de faire rouler l'économie. L'adoption de politiques néolibérales dans les années 1980 a engendré une croissance économique importante aux États-Unis. Elle s'est cependant soldée par l'accentuation du fossé entre riches et pauvres, entraînant une forte diminution de la classe moyenne, qui s'est de plus en plus endettée pour suivre le défilé. En contrepartie, les riches sont devenus ultrariches.
On ne peut souhaiter le repli sur soi et l'ultraprotectionnisme. Mais on ne peut pas non plus justifier le banquet planétaire auquel seulement quelques-uns s'empiffrent impunément devant une majorité de plus en plus démunie qui souhaiterait bien pouvoir profiter un tant soit peu de la table bien garnie, et ce, même dans des pays riches.
Une diversité de moyens s'offre à nous : faire place à l'économie plurielle, l'économie privée libérale, l'économie publique et l'économie sociale. Comme on le sait déjà, l'économie sociale regroupe des organismes d'action communautaire et des coopératives dont est issu le Mouvement Desjardins. Ce regroupement appartient à 5,8 millions de membres. Il est difficile, dans ce contexte, de faire l'objet d'une offre d'achat hostile.
Est-ce utopique de changer le capitalo-cycliste et le marché-entraîneur ? Il est utopique de vouloir le changer rapidement, mais certainement pas utopique de voir progresser significativement une multitude de grands chemins alternatifs, compte tenu du ras-le-bol actuel. Si nous le décidons individuellement et collectivement, nous pourrons certainement fredonner comme Yves Montand : « Quand on partait de bon matin, quand on partait sur les chemins, à bicyclette… »
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